“A tel point, que j’ai fini par faire une demande pour qu’il puisse habiter chez moi jusqu’à ses 18 ans.” – Corinne2019-02-11T07:54:35+00:00

Project Description

“Leur volonté pour apprendre, travailler, aller à l’école et s’intégrer donnent l’énergie et l’envie de les aider et de se battre avec eux.”

Corinne (Lyon)
Professeure de musique

Comment devient-on « accueillant » ?

N’est-ce pas, avant d’être un statut, un adjectif qualificatif ? N’est-ce pas juste une façon d’être ou une façon de vivre ? Quelque chose qui, peut-être, a tendance à se perdre, ou pas…
Les personnes qui voyagent disent souvent, « dans tel pays, les gens sont vraiment très accueillants ! »
Il est advenu un moment où voir la détresse autour de moi sans rien faire m’est devenu insupportable.

C’était exactement le mercredi 28 février 2018. J’allais donner un cours à la dans le quartier de la Guillotière, à Lyon. Il faisait très froid ce soir-là, et je m’y suis rendue en métro. A la sortie je vois deux ou trois jeunes africains parler avec des policiers qui contrôlaient leur identité. — Comment t’appelles-tu ? Comment ça s’écrit, je ne dois pas faire de fautes pour rendre mon rapport…
— Joseph…
Je me demande à quoi vont servir ces renseignements… Mesures de reconduite à la frontière, simple contrôle de routine, mise à l’abri ? Un peu plus loin, sous le porche d’un immeuble, dehors, une famille a installé un matelas et des couvertures pour la nuit…

C’est devenu ça mon pays ? Le pays des Droits de l’Homme ? De la liberté ? De l’égalité et de la fraternité ?

Justement ce soir-là, avait lieu tout près, à la Bourse du Travail, une conférence sur « la loi Collomb sur l’asile et l’immigration ». Je décide d’aller y faire un tour.
C’était une conférence donnée par une avocate, une personne de l’OFPRA, et des associations comme Médecins du Monde, la Cimade ou le Secours Catholique.
Les descriptions des conséquences de la nouvelle politique de l’immigration, en terme de drames humains, font froid dans le dos. Un flot d’informations démoralisantes tombent en vrac dans ma tête. Puis des gens témoignent. On parle de l’amphi Z, squat créé par des étudiants de Lyon 2, dans des laboratoires désaffectés de la fac. Il abrite alors 90 personnes dont 5 familles. J’apprends que les étudiants reçoivent des mineurs isolés chez eux, sur des canapés dans leurs colocs. Face à l’adversité des gens s’organisent. Je laisse mon adresse mail.

Quelques jours seulement passeront avant que je sois contactée. A la sortie du funiculaire, on me confie un jeune garçon africain, un peu apeuré, très fatigué… Je le ramène à la maison. Progressivement, nous apprendrons à nous connaître, et à cohabiter. A tel point, que je finirai quelques mois plus tard, après qu’il ait été pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance, par faire une demande pour qu’il puisse habiter chez moi jusqu’à ses 18 ans.

J’ai découvert grâce à lui toute la complexité de la situation de ces jeunes mineurs isolés. Depuis, j’en ai rencontré d’autres, je suis en relation avec quelques-uns pour les aider dans leurs démarches, mais aussi pour être là lorsque, comme ils disent, ça va seulement « un peu ». Parfois un deuxième vient loger chez moi quelques jours… ou quelques mois, puisque dans l’attente de la reconnaissance de leur minorité, l’état les laisse à la rue.

Voilà comment je suis devenue « hébergeante solidaire ». Cela prend énormément de temps et d’énergie, mais ces adolescents rendent aux centuple les efforts que l’on fait pour eux. Le sourire qui revient sur leur visage, leur gentillesse, leur envie de rendre service, leur manière d’avancer toujours malgré les nombreuses difficultés, tout cela sans aigreur, sans rancœur pour le sort que la vie leur a réservé. Leur volonté pour apprendre, travailler, aller à l’école et s’intégrer donnent l’énergie et l’envie de les aider et de se battre avec eux.